Les 400 ans : l’article paru dans les DNA

La classe de latin a proposé une saynète à la fois pleine d’humour et très instructive, préparée en un temps record avec le Théâtre du marché aux grains. Mêlant différentes sciences, les comédiens ont déchiffré la plaque ornant le premier bâtiment de 1612, que des générations d’élèves connaissent car elle est toujours conservée dans le lycée, actuel. « À la jeunesse » ont-ils scandé, reprenant le texte latin et grec de l’ornement, qui précise aussi que « l’honneur et la vertu sont la reconnaissance de l’effort ». Photo DNA – Camille Andres

Près de 200 personnes ont assisté hier au lancement d’un mois de commémoration pour les 400 ans de l’enseignement secondaire à Bouxwiller. L’événement a été l’occasion de rencontres entre plusieurs générations de lycéens, des années 30 à aujourd’hui. Temps fort de la journée, une dictée a réuni des dizaines de participants, dont certains en costume d’époque.

Maître Janus… à la dictée

« Je vais vous dire ce que me rappellent tous les ans, le ciel agité de l’automne, les premiers dîners à la lampe, et les feuilles qui jaunissent dans les arbres… »

Têtes penchées sur les copies, les « élèves » s’appliquent pour ne faire aucune rature. Parmi eux, les cheveux blancs des anciens élèves, mais aussi les coiffures garnies de plumes de jeunes lycéennes, qui se sont costumées à la manière des années folles.

« Un gribouillage sera considéré comme une erreur, la plus belle calligraphie sera récompensée »


Car le texte de l’exercice, signé Anatole France, a été retrouvé dans les archives du lycée Adrien-Zeller. Il correspond à une épreuve du certificat d’études, marquant la fin des études primaires, « dans les années 20-30 », précise le proviseur Philippe Buttani. Et l’idée pour commémorer cette journée a été de faire venir des participants en costumes d’époque. Si l’année marquant le début de l’enseignement à Bouxwiller est 1612, « on a choisi les années 20 parce que cela permettait aux élèves d’échanger avec leurs grands-parents, et suscitait des discussions au sein des familles ». Effectivement, près d’une centaine de lycéens sur 600 scolarisés aujourd’hui a joué le jeu, et a été autorisée à composer dans les deux salles réservées pour l’événement : le centre de documentation et le gymnase du lycée, aux côtés d’autres participants de tous âges. Sous la houlette d’Alain Janus, adjoint au maire de Bouxwiller, tous se sont appliqués. Même le proviseur avait revêtu une redingote d’époque, et son adjoint une blouse grise de « censeur », pour composer. « Comme nous sommes supposés être dans les années 30, je ne vous demanderai pas d’éteindre votre téléphone portable, mais si j’en vois un… cornebidouille ! » a lancé Alain Janus sous les rires de l’assemblée, avant de demander le silence… À l’aide d’une baguette de bambou, rétablissant une atmosphère plus studieuse. L’exercice sera corrigé avec les exigences de l’époque : « Un gribouillage sera considéré comme une erreur, la plus belle calligraphie sera récompensée ». D’où l’importance d’une écoute très attentive pour les participants, avant de tremper leur plume dans l’encrier. Des récompenses seront attribuées lors de la cérémonie de clôture des festivités, le 10 novembre prochain

Tous les élèves ont planché sur la dictée d’Anatole France, dans une ambiance décontractée, comme ici en première ES. Photo DNA – Camille Andres

Elles s’adresseront aussi aux lycéens non costumés. Car dans l’établissement, au même moment, tous les élèves non costumés planchaient aussi sur le même texte, mais pas dans son intégralité… et dans une ambiance beaucoup plus décontractée. « M’dame, c’est quoi une gibecière ? », lance ainsi un élève de terminale ES, visiblement décontenancé devant ce vocabulaire d’un autre temps…

Trois expositions dans la salle de l’Orangerie

L’une des chevilles ouvrières des festivités : Robert Bittendiebel, à côté d’une reproduction du livre où figure le premier règlement de l’école créée en 1612 par le comte de Hanau-Lichtenberg. Photo DNA – Camille Andres

Après cette épreuve, les participants ont pu découvrir les expositions préparées dans la salle de l’Orangerie et qui seront visibles jusqu’au 11 novembre. Ces dernières sont au nombre de trois. On trouve en premier lieu un travail sur le lycée Schattenmann (lycée d’enseignement professionnel agricole privé) et l’histoire d’anciens professeurs, faite par des élèves, une autre partie consacrée à l’histoire de l’enseignement secondaire à Bouxwiller, très complète et agrémentée par de très nombreux documents historiques. Et enfin, ce qui a retenu la plupart des participants : les photos de classes, du début du siècle jusqu’à aujourd’hui. Elles comprennent aussi des photos de professeurs, ou de moments de détente. Les anciens élèves présents les ont consultées avec avidité… Donnant lieu à des scènes mémorables. En effet, certains se sont retrouvés, devant leur photo, après s’être quittés sur les bancs du lycée, il y a parfois plus de cinquante ans ! « Eh, awer dü besch de Reichert ! », (eh, mais toi c’est le Reichert !) lance ainsi un sexagénaire à un voisin, avant de lui serrer chaleureusement la main. Effusions et accolades émues : la journée est l’occasion de retrouvailles imprévues. Mais aussi et surtout de souvenirs, et d’hommages envers le lycée.

« Je suis allé au lycée parce que je ne voulais pas être agriculteur »

« Je suis allé au lycée parce que je ne voulais pas être agriculteur », se souvient Jean Westphal, ancien conseiller général du canton de Bouxwiller, qui a fréquenté le lycée-collège de Bouxwiller à partir « de la 11 e », à la fin des années 1950. « C’était la promotion sociale de passer par le collège, on choisissait d’y aller ». Et d’évoquer avec un camarade les trajets à vélo depuis les villages voisins, les horaires de cours, « on faisait largement plus que 35 heures, nous avions une heure d’études de 7 heures à 8 heures, ainsi qu’à midi et le soir », les repas « dans les familles de Bouxwiller », qui faisaient à l’époque office de demi-pension, ou bien « amenés dans des récipients en fer-blanc et chauffés chez un restaurateur de l’époque », pour ceux qui avaient moins de moyens…

Après ce temps de retrouvailles, une cérémonie officielle a réuni élus locaux et représentants de l’Éducation nationale. Elle a été l’occasion de retracer l’histoire de l’enseignement secondaire dans la cité. En préambules, Danielle Buchi, maire de Bouxwiller a rappelé le contexte dans lequel était née l’ancienne école latine. « En 1612, le pays de Hanau n’appartenait pas au Royaume de France, il était dirigé par le comte de Hanau-Lichtenberg, le prince Jean Reinhardt qui a voulu créer avec cette école une pépinière d’administrateurs et de pasteurs pour le pays de Hanau ». Les nombreux élus présents ont rendu hommage à cette entreprise humaniste, dans laquelle le député de Saverne Patrick Hetzel a vu un « précurseur de l’ENA ». «Ici les fondations sont profondes et solides», a rappelé le directeur académique Patrick Guichard. « L’école a été fondée dans la lignée des humanistes rhénans (…), l’essentiel est toujours là», a assuré la conseillère régionale Huguette Zeller, qui siège au conseil d’administration du lycée. «Outre la commémoration historique, cet évènement est un ciment du lien social», a complété Pierre Marmillod, conseiller général de Bouxwiller. Bernard Breyton, sous-préfet de Saverne a cependant tenu à rappeler qu’aujourd’hui « il existe un problème d’adéquation entre l’enseignement général et les besoins économiques », et que l’enseignement professionnel devait être revalorisé. « Pendant longtemps le bac S était un Graal, il faudrait dire que c’est tout aussi valorisant d’avoir un bac professionnel. Il faut véritablement que les esprits changent, et que les jeunes ne soient pas dirigés vers les filières techniques par défaut ».

Sac à dos, béret et pipe… Samuel, élève en terminale, s’est servi de la garde-robe de son grand-père pour se mettre à la mode des années 30. Photo DNA – Camille Andres

Article de Camille Andrès paru dans les DNA le 30 septembre 2012